Ce matin-là, dans la Ville-Lumière…

Elle posa une journée de congés… «Tu as bien raison», lui disaient ses collègues, «cela te fera une bonne coupure à côté de cette montagne de travail.» Mais ils ne savaient rien. Ils ne pouvaient imaginer l’Himalaya qu’elle devait affronter, année après année à la même période, quand les matins étaient frais et sombres.
Elle prépara ses affaires la veille, se coucha encore plus tôt que d’habitude parce que, d’après les infos, cela empirait : arriver tôt, c’est-à-dire avant 7h, ne suffisait plus. Elle refusa pourtant d’y passer la nuit. Après tout, elle s’acquittait avec devoir de tous ses impôts et toutes les taxes et cotisations sociales étaient prélevées sur son salaire, comme pour tout le monde.
Quelques heures seulement après avoir fermé les yeux, elle les rouvrit. Elle se prépara rapidement parce que les places étaient rares et chères. Elle ne prit pas de petit-déjeuner consistant : ce n’était pas un matin comme les autres. Il fallait prendre toutes les précautions et éviter de se mettre dans une position inconfortable.

Elle sortit dans la rue et trouva cette ville, si bruyante et vivante le jour, endormie et vide en cette fin de nuit. Cela lui aurait paru magique en temps normal, mais ce n’était pas un jour comme les autres. Seules les personnes concernées sortaient à cette heure du jour pour aller là où elle allait. À cette heure-ci, les transports en commun de jour ne circulaient pas encore et ceux de la nuit finissaient leur travail. Elle fit donc le trajet à pied parce que malgré tout, il fallait arriver tôt.

Elle vit pointer de loin le bâtiment et espéra secrètement que ces échos dans la presse n’étaient que des rumeurs ou que les autres n’avaient pas eu le courage de se lever aussi tôt. Espoir aussitôt envolé quand elle commença à distinguer des silhouettes debout, assises, seules, en groupe, toutes devant ces portes fermées. On distingua des gens qui dormaient par terre, dans des sacs de couchage, en rang… comme s’ils étaient en vacances ou en randonnée et avaient décidé de camper à la belle étoile. Certains avaient apporté des chaises pliables, en osier, ou des chaises de jardin. Toute sorte de chaise qui pouvait servir à alléger l’attente. Un groupe de personnes bourdonnait autour d’une femme assise, le bonnet vissé, bien emmitouflée: elle faisait office de distributeur de boissons chaudes et de tartines. Des individus, semblables aux commerciaux dans les magasins, évaluèrent la nouvelle venue mais, bien vite, s’en désintéressèrent : ils ne lui firent pas LA proposition, celle qui rendait effective et réelle l’expression « les places sont chères ».

Elle détourna pudiquement les yeux et essaya de se convaincre qu’elle n’était pas comme eux, comme ceux qui s’accommodaient et/ou profitaient de cette situation kafkaïenne. Elle chercha le bout de cette queue, de cette file où des destins si semblables et si différents se joignaient. Et elle ne pût s’empêcher de penser que ces gens devaient se serrer un peu plus dans les rangs : une place vide, un rang non compact c’est autant de possibilités pour les resquilleurs et ceux qui ne se s’étaient pas réveillés tôt de prendre des places.

Après deux heures, l’attente se fit plus difficile. Les paupières commencèrent à se refaire lourdes, le ventre à gargouiller, les jambes et le dos à être raides. Les formes qu’elle avait distingué en arrivant prirent des apparences et des visages humains. La jeune fille derrière elle se balançait doucement sans s’arrêter, elle chantait. Le jeune homme, à côté, les casques vissés aux oreilles écoutait de la musique tout en tapotant frénétiquement sur son ordinateur portable. Il semblait vouloir terminer de rédiger un rapport. Un vieux couple se relayait pour profiter de la chaise pliante qu’ils avaient apportée.

L’air ambiant commença à devenir plus froid et plus humide. Le jour se leva petit à petit. Certains automobilistes eurent l’air étonnés de voir cet attroupement. Les piétons ne jetaient même plus un coup d’œil, ils semblaient habitués à cette situation. Puis, il commença à crachiner. Tout ce monde chercha à s’abriter sous le court paravent qui ne pouvait guère abriter plus du tiers des gens qui étaient là à l’aube.

Maintenant qu’il faisait complètement jour, une agitation commença à atteindre les rangs. Les sacs de couchage furent remballés, les chaises repliées, la file resserrée. Chacun reprit sa place dans les rangs. Des ordres furent aboyés quelque part et d’un coup, les rangs se firent encore plus compacts et une certaine tension gagna chacune et chacun. Ça y est, la file bougea lentement. On passa devant le « campement » de ceux qui étaient couchés plus tôt. D’autres ordres furent aboyés, des éclats de voix s’amplifièrent ici et là. Il a fallu entrer par groupes, des jeunes du Service civique firent le tri. Un tri qui pouvait décider de la suite. Cette première queue finie, une autre se forma à l’intérieur. Encore des ordres aboyés, toujours l’attente. Quand arriva son tour, elle formula sa demande en espérant qu’à cette énième étape de tri on ne lui adressa une réponse négative. On lui donna un ticket. Encore l’attente, des bips électroniques, des murmures. Quand enfin elle fut appelée, cela ne dura que quelques minutes. Elle fut soulagée et repartit, son précieux sésame annuel dans le sac : le renouvellement de son titre de séjour en France.

En retournant se coucher, après cette courte nuit et cette épuisante matinée, elle se demanda comment étaient traités celles et ceux qui étaient moins bien lotis et qui cherchaient ici un avenir ou un refuge…

Et elle se promit de trouver une solution pour que, d’une manière ou d’une autre, elle n’ait plus à sortir de chez elle, au milieu de la nuit, pour faire la queue devant la préfecture de ce pays de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

 

En ce moment, on parle beaucoup de chiffres et de statistiques, on adopte des discours et des postures, on agite des épouvantails. Mais on oublie souvent l’Homme et son histoire derrière chaque dossier et on oublie que nous sommes tous l’étranger de quelqu’un.

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Ianjatiana
De Madagascar, d'ici et d'ailleurs. La lecture et l'écriture me passionnent, tout autant que la photographie et le cinéma. Je suis une éternelle curieuse.

3 réflexions au sujet de « Ce matin-là, dans la Ville-Lumière… »

  1. Fifi dit :

    C’est beau she never gave up! Cette histoire me fait penser à une autre qui s’est passée il y a une 10aine d’années dans la ville des mille!! Faire la queue pour un avenir meilleur 😉

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